1. Sous les chapiteaux républicains, la digue a-t-elle cédé ?
Le grand ballet estival des fêtes patronales s'est achevé sur une gueule de bois démocratique. En cause : la présence répétée, remarquée et ostensiblement mise en scène de Rody Tolassy, député européen du Rassemblement National, invité aux tables d'honneur et micro ouvert par plusieurs édiles de l’archipel.
Une rupture politique majeure que Vincent Tacita a qualifiée de franchissement du « Portail d’Overton ». Interrogé dans 8Matin sur cette expression, il a précisé sa pensée : ce n’est pas une simple fenêtre d’acceptabilité qui s’entrebâille, mais bien un battant institutionnel grand ouvert. « On constate une dérive de l’attitude de certains politiques concernant ce qui a toujours fait l’ADN des Guadeloupéens [...]. Des choses sont banalisées alors qu’elles devraient faire sursauter tout le monde ».
Pour l’analyste, le contraste est saisissant avec le mandat précédent de Maxette Pirbakas : alors qu'elle siégeait sous la même bannière européenne, elle n’avait jamais eu droit à de tels égards sous les chapiteaux communaux. Pourquoi ce qui relevait du cordon sanitaire strict hier est-il devenu aujourd'hui une civilité banalisée ?
2. La déconstruction du mirage électoral : « une vague dans un bac à punch »
Face à ceux qui justifient ces invitations par le respect du suffrage universel et une prétendue montée inexorable du RN, le sondeur oppose la froide rigueur des données électorales.
Si la liste de Jordan Bardella est arrivée en tête des élections européennes de 2024 en Guadeloupe avec 30,05 % des voix exprimées, ce chiffre occulte une réalité démographique incontestable : avec 86,75 % d'abstention, ce score ne représente en vérité que 3,66 % des électeurs inscrits.
« Comment peut-on parler de légitimité représentative pour quelqu’un qui ne réunit que 3 % des inscrits ? », rappelle Vincent Tacita au micro de MMC. Un constat d'autant plus lourd que lors des législatives de 2024, le RN n’a remporté aucun siège en Guadeloupe, subissant des revers cuisants au second tour, tandis que l’élection présidentielle de 2022 avait plébiscité Jean-Luc Mélenchon à 56,16 % au premier tour contre 17,92 % pour Marine Le Pen. L’ancrage territorial du RN demeure donc un trompe-l’œil médiatique, loin de la légitimité d'élus locaux réélus avec des scores massifs lors des municipales, à l'image d'Adrien Baron à Sainte-Rose (87,20 %).
3. Courtoisie républicaine ou cynisme électoraliste ?
Piqué au vif par Amadou Clémence sur la responsabilité des maires — citant expressément Capesterre-Belle-Eau, Le Gosier, Petit-Bourg, Trois-Rivières ou Goyave —, Vincent Tacita écarte l'excuse de la simple étiquette protocolaire. Pour lui, il s'agit d'un calcul électoraliste inavouable ou d'accords en coulisses passés lors des scrutins municipaux : « Certains ont pensé bénéficier du soutien du RN lors des élections, et il a fallu courber l’échine pour remercier le premier d’entre eux ».
L'incohérence politique culmine à Capesterre-Belle-Eau, où le premier magistrat trinque avec le représentant lepéniste tout en clamant publiquement son intention de voter pour La France Insoumise à la présidentielle. Ce grand écart idéologique brouille les repères des citoyens et ouvre la voie à la compromission. De même, l’argument fataliste du « on n’a jamais essayé » est balayé : d’autres territoires dans le monde qui ont cédé aux sirènes nationalistes xénophobes en mesurent aujourd'hui les conséquences, et l'histoire politique offre une multitude d'alternatives démocratiques qui n'ont jamais été tentées avant d'adopter des doctrines fondées sur le rejet.
4. La doctrine de l’action : exemplaire d'abord, engagé ensuite
Face à ce constat, quelle riposte construire ? Interrogé sur le rôle de l’ANG, mouvement plaidant pour une autonomie progressive et une souveraineté foncière et économique, Vincent Tacita insiste sur la maturité collective et l'exemplarité des décideurs publics : « Le meilleur rempart contre les dérives, c’est d’être exemplaire dans nos actes au quotidien ».
Relancé de manière directe sur ses propres ambitions et l'éventualité d'une candidature aux élections départementales ou régionales de 2028, l'invité reconnaît la portée de sa propre injonction : « Quand je dis "engagez-vous", c’est une question que je dois aussi me poser à moi-même ». Quant à l'échéance présidentielle nationale, sa ligne reste tranchée : barrage total au RN et écoute attentive réservée uniquement aux figures qui reconnaîtraient clairement l'autodétermination et l'autonomie des peuples d'Outre-mer.
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