Le blocage : des millions votés mais paralysés par la procédure
Le constat dressé par Ary Chalus le 15 septembre 2026 sur Canal 10 touche un point de crispation partagé par l’ensemble de la population : l'inertie entre la décision budgétaire et le premier coup de pioche sur le bitume. Alors que des canalisations éventrées déversent des flots continus sur les trottoirs et les routes communales, les délais imposés par le Code de la commande publique étirent l'attente sur plusieurs mois.
« Nous avons lancé près de 30 millions de marchés pour des travaux et bien nous sommes obligés d’attendre le délai d’appel d’offres, on aura la commission d’appel d’offres pour retenir les entreprises mi-octobre. On a des fuites à réparer : pourquoi ne pas voir tous les plombiers de la Guadeloupe, les artisans-plombiers, les mettre ensemble et trouver une solution ? » — Ary Chalus
Dans l'architecture actuelle, les interventions d'urgence restent suspendues à des processus d'attribution lourds, taillés pour des chantiers pluriannuels mais inadaptés au colmatage du quotidien. L'idée avancée consiste donc à changer d'échelle : cesser d'attendre la livraison de méga-chantiers pour traiter les points de fuite visibles.
La méthode : dissocier le lourd du léger et intégrer le levier DRFiP
La proposition régionale repose sur deux piliers : un ciblage technique différencié et un schéma de compensation financière inédit.
- La dissociation des compétences de terrainLe renouvellement des conduites maîtresses de distribution, nécessitant d'importants engins de génie civil et une logistique lourde, reste l'apanage des majors des travaux publics. En revanche, les raccordements détériorés, les casses de trottoirs et les fuites de proximité relèvent directement des compétences des artisans équipés de camionnettes et de mini-pelles. L'archipel compte des centaines de professionnels qualifiés répartis sur les 32 communes, capables de mailler le territoire sans délai de mobilisation.
- L'apurement direct de la dette fiscale et socialePour intégrer ces artisans — souvent exclus des marchés publics faute d'attestations fiscales et sociales à jour —, Chalus suggère un prélèvement direct opéré par les services de l'État :
« Le plombier qui n’est pas à jour, qui doit 10 000 € de charges : vous lui donnez 150 000 € de commande, et la DRFiP retient les 20 000 € sur sa commande tout de suite. »
Ce circuit court permettrait à la fois de réaliser les travaux, de réinjecter la dépense publique dans les petites entreprises locales et de recouvrer des créances publiques sans recourir à des procédures judiciaires ou à des liquidations.
Le débat juridique : l'urgence vitale justifie-t-elle de déroger au droit commun ?
L'application d'un tel mécanisme heurte frontalement les principes de la commande publique : interdiction de confier des marchés à des entreprises non à jour de leurs cotisations, obligation de mise en concurrence et encadrement strict du gré à gré.
Pour surmonter cet obstacle, le président de Région invoque le recours à des pouvoirs d'exception sous l'autorité du représentant de l'État, rappelant la gestion des catastrophes majeures :
« Mais il faut que l’État permette de faire ça, sous le contrôle du préfet [...]. Après le cyclone Hugo, Mitterrand avait bousculé les procédures pour aller vite. »
Le débat dépasse la simple querelle de spécialistes. La situation de l'eau en Guadeloupe, avec ses impacts sanitaires, scolaires et économiques, constitue-t-elle un sinistre permanent autorisant une suspension temporaire des règles ordinaires ? Si le préfet et le gouvernement peuvent mobiliser des dérogations pour des motifs d'ordre public ou de péril imminent, le choix de ne pas le faire relève d'un arbitrage politique autant que juridique.
Le crash-test : la physique du réseau et la trésorerie locale
Soumise à l'épreuve des faits, cette option soulève néanmoins deux réserves structurelles majeures qu'il est indispensable de mettre en balance :
- La vulnérabilité du réseau vétuste : Le colmatage ponctuel d'une brèche sur une canalisation dégradée augmente la pression hydraulique en amont et déplace fréquemment la rupture quelques mètres plus loin. Les plombiers ne peuvent se substituer au renouvellement global des tuyaux sans risquer d'alimenter un cercle sans fin d'interventions d'urgence.
- Le talon d'Achille des délais de paiement : Le modèle proposé ne tient qu'à une condition : que l'artisan soit réglé à court terme. Dans un contexte où les impayés et les tensions de trésorerie autour du SMGEAG et des syndicats dissous alimentent déjà les contentieux avec les entreprises du BTP, intégrer de petites structures fragiles sans mécanisme de paiement garanti (type compte séquestre régional ou étatique) reviendrait à faire peser un risque mortel sur leurs bilans.
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